Colite leishmanienne : mythe ou réalité ?

Une jeune labrador femelle non stérilisée de 10 mois est référée à la clinique Hermès Plage pour explorer une colite chronique évoluant depuis plus de 6 mois.

La chienne a été adoptée en Corse vers l’âge de 4 mois, et présentait alors une diarrhée bouseuse accompagnée d’une forte infestation parasitaire (Ascaris visibles dans les selles). Sa vaccination est à jour.

Un traitement de Milbemycine oxyme, praziquantel puis de fenbendazole a permis d’éliminer a priori les parasites mais la diarrhée a persisté. Au début bouseuse, la diarrhée est devenue de plus en plus liquide, avec présence de sang et de mucus. La chienne manifeste avec le temps de plus en plus de signes d’épreinte et de ténesme et présente désormais de l’apathie, un amaigrissement et une baisse d’appétit.

Du métronidazole (30 mg/kg/jour en deux prises) pendant quinze jours reste sans effet sur la diarrhée.

Un bilan sanguin a été réalisé par son vétérinaire et met en évidence une leucocytose neutrophilique modérée (10550 neutrophiles/mm3 QBC vet). Le reste des examens sanguins est dans les valeurs usuelles (protéines totales, lipase, acide biliaire, Tli B12 Folate). Une électrophorèse sérique révèle un pic Béta 2 modéré (tracé très légèrement inflammatoire) (tableau 1). Enfin, le résultat d’une coproscopie réalisée sur la chienne est négatif. La chienne est référée alors pour fibroscopie.

A l’examen clinique, l’animal présente un score corporel diminué 2/5, et est normotherme. L’examen cardiorespiratoire est normal. La palpation abdominale est souple. Le toucher rectal est sensible, avec présence de mucus et de sang sur le gant. Des hypothèses de colite chronique infectieuse (parasitaire, fongique) et inflammatoire (colite chronique idiopathique (lymphoplasmocytaire ou éosinophilique), colite histiocytaire ulcérative) sont évoquées.

Une échographie abdominale révèle un épaississement diffus de la paroi colique (6,5 mm) associé à une adénomégalie iliaque et colique réactionnelle. Le reste du tube digestif en particulier l’iléon distal présente un aspect dans les normes.

L’examen gastroduodénocoloscopique révèle tout le long du colon, une muqueuse colique ulcérée, épaissie et saignant facilement au contact de l’endoscope. La valvule iléocolique est congestionnée et ne peut pas être traversée. Des biopsies étagées sont réalisées en vue d’un examen histologique et bactériologique.

Présence d’ulcérations visibles sur la muqueuse du colon lors de la coloscopie.

L’examen bactériologique isole un Escherichia coli sensible à de nombreux antibiotiques. L’examen histologique révèle une colite ulcéreuse et pyogranulomateuse marquée avec éléments figurés de type amastigotes leishmaniens intra-macrophagiques.

Vue microscopique : Grossissement * 1000

Vue microscopique d’une biopsie colique : présence d’élements leishmaniens en grappe. Photo vet Histo.

Une diététique hyperdigestible (Aliment I/d Hill’s) est mise en place associée à une combinaison d’allopurinol (30 mg/kg en deux prise) et d’antimoniate de méglumine (Glucantime 100 mg/kg/jour voie sous cutanée) avec contrôle rénal fréquent. De l’enrofloxacine (10 mg/kg/j) a été administrée après la coloscopie et le traitement a été stoppé après 10 jours.

 

Au bout de quelques jours, la chienne a repris de l’appétit et sa diarrhée s’est estompée définitivement au bout de quinze jours.

Après quatre mois, un contrôle téléphonique indique que la chienne a repris cinq kilogrammes et présente un état clinique très satisfaisant. Un contrôle sérologique de la leishmaniose est recommandé mais non effectué par les propriétaires.

 

Discussion : la leishmaniose est-elle vraiment la cause primaire de la colite ?

L’expression isolée des colites leishmaniennes est peu décrite dans la littérature. En effet, la leishmaniose canine est caractérisée avant tout par des symptômes généraux d’évolution la plupart du temps chronique (amaigrissement, apathie, amyotrophie), et des manifestations cutanéo-muqueuses (dépilation, pyodermite ulcéro-crouteuse). Une adénomégalie, une splénomégalie, des troubles vasculaires (épistaxis), une arthrite, voire des manifestations d’uvéites peuvent les accompagner (1-2).

En général, les signes biologiques sont en faveur d’une maladie inflammatoire chronique avec présence d’une hyperprotéinémie (bloc de béta et gamma globulines), une hypoalbuminémie voire une anémie arégénérative normochrome normocytaire accompagnée d’une leucocytose, d’une monocytose et d’une thrombopénie. Les marqueurs rénaux peuvent être élevés ce qui assombrit le pronostic. Enfin, la protéinurie peut également être massive en cas de glomélonéphrite associée (2).

Tous ces signes cliniques et biologiques sont absents chez cette chienne à la suite des investigations du vétérinaire traitant, exceptés les symptômes généraux pouvant cependant être attribués à l’évolution de la colite chronique elle –même.

Dans une étude rétrospective de deux cas en 1991 (3), deux chiens jeunes (< 1 an) à l’instar de notre cas présentaient uniquement une colite chronique leishmanienne avec les mêmes caractéristiques à la fibroscopie et l’histologie. IIs présentaient tous les deux en plus une hyperprotidémie et des macrophages infestés de forme amastigote de leishmanies au myélogramme, confirmant l’atteinte systémique des chiens par la leishmaniose. La corrélation directe entre la colite chronique et la leishmaniose n’a pas pu être établie dans cette étude.

Dans une seconde étude prospective plus récente (4), trente et un chiens atteints cliniquement de leishmaniose mais indemnes de signe clinique et d’un historique évoquant une colite, subirent une coloscopie en vue de biopsies. Les résultats indiquent que 25,8 % des chiens présentaient des anomalies avec mise en évidence d’une muqueuse congestionnée à tendance légèrement ulcérée. Des leishmanies ont été détectées parmi 32,3 % des chiens. Une corrélation forte a été démontrée entre la charge des parasites et l’intensité des lésions macroscopiques à la coloscopie. Malgré tout, les lésions histologiques découvertes et associées à la présence des macrophages infestés restent peu spécifiques et se retrouvent également parmi les autres causes de colite chronique (lymphoplasmocytaire et granulomateuse en particulier). Dans une troisième étude, chaque segment du tube digestif entier a été prélevé après examen nécropsique de vingt chiens leishmaniens, symptomatiques ou non : des lésions histologiques identiques ont été relevées sur toutes les régions du tube digestif mais la charge parasitaire était plus forte au niveau de la muqueuse de la paroi digestive et plutôt en regard du caecum et du colon (5). Enfin, d’autres études ont identifiées la présence de leishmanies dans les macrophages à partir de biopsies de peau ou de foie chez des chiens ne montrant respectivement aucune lésion cutanée ou aucun signe biologique d’hépatite ou d’insuffisance hépatique.

Il semble donc moins évident à présent que les leishmanies soient à l’origine de cette colite. Toute inflammation d’un tissu va faciliter en son sein l’arrivée des macrophages en vue de se débarrasser de l’agent pathogène. Ainsi, chez cette chienne, toute inflammation colique (fort parasitisme à l’adoption dans notre cas) a pu contribuer à l’arrivée des leishmanies dans la paroi colique, véhiculées par les macrophages. Une coloration PAS des lames a postériori n’a pas révélé de macrophages granuleux, réfutant l’hypothèse d’une colite histiocytaire ulcérative a priori. La charge élevée en parasites peut expliquer cependant la sévérité des lésions macroscopiques coliques et l’évolution favorable de ce cas à la suite de l’installation de la thérapeutique spécifique de consensus (6).

 

En conclusion, même si on peut trouver dans le colon des leishmanies chez 30 % des chiens atteint de leishmaniose, la forme isolée de colite chronique est peu décrite. Lors de colite ulcérative sévère, l’hypothèse d’une leishmaniose doit être évoquée même si le chien ne présente pas d’autre signe clinique. Il est cependant utile de se demander si une affection intercurrente voire antérieure a pu favoriser le développement de la leishmaniose. Dans tous les cas, un traitement anti-leishmanien est justifié, associé à une diététique spécifique, et le suivi clinique et sérologique du chien est nécessaire du fait du risque de rechute.

Vue microscopique : Grossissement * 1000

Vue microscopique d’une biopsie colique : présence d’élements leishmaniens en grappe. Photo vet Histo.

Présence d’ulcérations visibles sur la muqueuse du colon lors de la coloscopie.

 

Remerciements chaleureux au laboratoire Vet-Histo pour le prêt de la photo de la biopsie colique.

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